Sur une rive l’enfance, les rues de Tunis, l’affection troublante pour Zeïneb, les moqueries des camarades de classe, la mloukhia de la grand-mère Mima. Sur l’autre, la France et ses assignations racistes, la fac, la rencontre avec Sally, l’énergie du militantisme, la nuit et ses soirées qui tirent jusqu’à l’aube. Et partout, le regard des hommes. Il dévisage, insiste, déçoit, et habite le souvenir d’un square sans nom. C’est en plongeuse que la narratrice explore progressivement son nouveau monde, fond marin au sein duquel les créatures sont tantôt menaçantes tantôt rassurantes. Pour trouver des repères à soi, se construire et se reconstruire, d’une rive à l’autre, entre ici et avant.
On espère d’un chirurgien qu’il opère bien. Jusqu’à ce qu’un robot le remplace. Du psychiatre, on attend savoir et écoute. Une machine peut prescrire des pilules mieux que lui, mais ne peut aimer mieux que lui. La médecine exige techniques et connaissances, mais cela ne suffit pas, particulièrement en psychiatrie, où la relation est le cœur et le nœud.
Nous sommes encore des humains.
Sans amour pour l’autre, pas de soin véritable. Et quand Ouanessa Younsi parle de soin, bien sûr, elle considère l’être tout entier, le soma et la psyché réunis, donc l’âme. C’est probablement pourquoi elle écrit : « Face aux désordres de l’âme, j’ai l’intuition qu’il faut plus d’âme encore ». Ce qui fait que les textes de Soigner, aimer sont eux-mêmes remplis d’âme, l’auteure y dévoilant avec une langue toute poétique certains traits des âmes les plus souffrantes qu’elle a croisées. »
Chaque soir, Julie Lombe dépose le poids des récits et des corps venus s’allonger dans son cabinet de soins. De descriptions cliniques en traits d’humour, de la recherche de sens au cynisme le plus profond, d’odes aux corps nus à la brutalité de l’actualité, ce recueil poétique est aussi le miroir de la fatigue compassionnelle à laquelle elle fait face. « Rendre soin, comme on rend justice » : fragment après fragment, les fils narratifs du care affectif et du care de services, marqués par le genre et la race et qui s’ancrent dans le corps de la thérapeute, s’entrecroisent pour former un recueil où tissu épithélial et tissu social ne font qu’un.

